Pourboires et emplois précaires dans la restauration


Cet article est la deuxième partie d’une série explorant la construction du travail précaire dans la restauration et le lien avec les expériences de harcèlement sexuel vécues par les femmes. Voir la première partie ici.


La pratique du pourboire remonte au XVIe siècle, dans les pubs et les cafés d’Angleterre. Les clients qui entraient dans un établissement plaçaient des pièces de monnaie dans une urne en laiton sur laquelle on pouvait lire « To Insure Promptitude » (TIP). Depuis, le pourboire est devenu une pratique institutionnalisée au Canada, qui se reflète même dans notre droit du travail.

En 2011, le gouvernement de la Colombie-Britannique a introduit le « liquor server minimum wage » (salaire minimum pour les serveurs de boissons alcoolisées) : un taux de salaire minimum inférieur pour les serveurs de boissons alcoolisées. Depuis le 15 septembre 2015, lorsque le salaire minimum normal a été porté à 10,45 $ de l’heure, le salaire des serveurs de boissons alcoolisées n’est plus que de 9,20 $ de l’heure. L’Ontario et le Québec ont également des salaires minimums plus bas pour les travailleurs de l’industrie des services qui gagnent des pourboires. Contrairement à ces provinces, la législation de la Colombie-Britannique ne réglemente pas les pourboires et la mise en commun des pourboires1. L’Ontario a récemment adopté la loi sur la protection des pourboires des employés (Protecting Employees’ Tips Act), qui vise à empêcher les employeurs de conserver une partie des pourboires pour eux-mêmes. Il n’existe pas de protection similaire pour les travailleurs en Colombie-Britannique.

Le salaire minimum des serveurs de boissons alcoolisées est important. Il reconnaît et légitime la norme du pourboire et tolère une relation salaire-pourboire. Cette situation est problématique car les clients ne font pas partie de la relation employeur-employé. Avec la pratique du pourboire, les clients participent à un rôle important normalement assumé par l’employeur, en payant les travailleurs pour leur travail, mais ils échappent au droit du travail.

La relation entre le salaire et le pourboire contribue à la précarité du travail dans le secteur de la restauration. Le pourboire rend le travail dans la restauration précaire car il s’agit d’une source de revenus peu fiable. Contrairement à un salaire horaire, le montant qu’un client verse à un serveur ou à un barman pour son travail n’est pas fixé à l’avance. En fait, comme les pourboires sont laissés à la discrétion du client, il n’y a aucune garantie qu’un client donne un pourboire (à l’exception des frais de service automatiques ajoutés à une facture, par exemple, pour une grande fête). Outre la discrétion du client, le montant des pourboires perçus par un travailleur peut dépendre d’un certain nombre de facteurs indépendants de sa volonté, notamment : le temps qu’il fait, le jour de la semaine ou l’heure de la journée où il travaille, ou même la section dans laquelle il doit travailler (par exemple, si les tables sont très prisées et très fréquentées).

En donnant un pourboire, les clients jouent un rôle normalement réservé à l’employeur, en rémunérant les travailleurs, mais en dehors de la relation de travail. La loi reconnaît la pratique du pourboire en autorisant les employeurs à payer les serveurs de boissons alcoolisées en dessous du salaire minimum, créant ainsi une relation précaire entre le salaire et le pourboire. Il est important de noter que cette relation a un impact disproportionné sur les femmes, puisque les femmes représentent 81 % des serveurs d’aliments et de boissons dans l’industrie de la restauration à service complet en Colombie-Britannique. Le pourboire a des implications sexospécifiques.

La pratique du pourboire par les clients rend les travailleurs vulnérables à la tolérance du harcèlement sexuel de la part des clients ou au risque de perdre leur pourboire s’ils ne le font pas, ce qui constitue un quid pro quo institutionnalisé. Le lien entre les pourboires et les expériences sexuelles inconfortables des femmes au travail sera examiné dans le prochain article de cette série.


1 La mise en commun des pourboires est une pratique qui consiste à redistribuer une partie des pourboires à d’autres travailleurs, comme les cuisiniers ou les hôtes, et, de manière controversée, aux directeurs ou aux propriétaires.)